• Toute la fin de semaine, il avait fait beau.

    Beau, et chaud.

    Les choses étaient simples. Si simples. On parlait du Week-End, il me promettait des bateaux plein nos yeux, et je souriais. Une petite bravoure inconnue s'était emparée de moi, et il me semblait que j'aurais pu faire dix fois plus, et dix fois mieux, que ce que l'on attendait de moi. Il me semblait déjà sentir le goût salé de la Méditerranée sur mes lèvres, et le goût de ses lèvres sur le sel.

    Je souriais tout le temps.

     

    Je ne pensais pas que, dans la nuit de vendredi à samedi, je compterais les lignes.

     

    Je compte les lignes sur les routes qui font peur. Je perds le compte, et reprends à zéro, souvent avant d'arriver à 50.

     

    Il fait nuit, et je compte les lignes.

     

    Je lui ai laissé un post-it rose sur le bord de mon oreiller. Rose pâle. Avec un mot d'amour écrit au stylo bille bleu dessus, suivi d'un petit mensonge, suivi d'un autre mot d'amour.

     

    Les lignes défilent, et j'en suis à 27.

    J'ai déjà repris souvent à zéro.

     

    Le téléphone a sonné à minuit, et j'ai pensé aux bateaux.

    J'ai écouté, j'ai répondu, mais je ne pensais qu'aux bateaux.

     

    J'ai effacé les images de feu et de police à coups de bateaux, parce que je ne voulais pas les laisser s'imprimer dans ma tête.

    Je ne voulais pas.

     

    54.

     

    J'ai dépassé 50 lignes, mais j'ai toujours aussi peur.

     

    Le matin se lève sur les lignes, et je garde les yeux ouverts, mais je ne sais pas comment.

     

    J'entends mes roues crisser sur le gravier, je vois mon pouce composer les numéros, et j'ai tellement sommeil que je suis surprise par la sonnerie d'attente lancinante contre mon oreille.

    Je suis surprise aussi par ma voix.

     

    "Je suis perdue."

     

    Droite, Gauche, Gauche, Droite... je suis les indications comme un petit robot. Après le cimetière, après la déchetterie, après, après, après...

     

    Après, après tout ça... Je n'irai pas beaucoup plus loin, parce qu'à partir de là, il n'y a plus de macadam.

     

    Des bras nus en l'air, de chaque côté d'un visage sans sourire.

     

    "Gare-toi là. Si tu vas plus loin, tu ne repars plus."

    Il y a de la buée du matin devant ses lèvres.

     

    "Et vous, comment vous avez fait, pour passer ?"

     

    "Il n'avait pas plu, il n'y avait pas la boue."

     

    "ah.

     

    Au fait, Bonjour."

     

    "Ouais, c'est ça, bonjour."

     

    Je me mords la lèvre. Quelle conne.

     

    Ma basket, dont je n'avais pas serré les lacets, reste enfoncée dans la boue au bout de trois pas, et mon pied nu continue seul. Il est trop endormi pour réaliser qu'il est nu, et c'est la boue froide sous sa peau qui lui en fait prendre conscience.

     

    "Attends-moi."

     

    Il ne m'entend pas.

     

    Je sauve ma basket, y enfonce mon pied sale, serre le lacet très fort, et cours.

     

    La boue gémit à chacun de mes pas.

     

    Nos doigts s'accrochent à la grille, pour nous empêcher de glisser, et de tomber.

     

    "Il n'y a pas un autre passage ?"

     

    "Non."

     

     Je regardais mes pieds, je regardais la grille, pour ne pas tomber, et je n'ai pas vu qu'il s'était arrêté.

     

    Je me cogne contre lui, il glisse, trébuche, sa main se rattrape dans la boue, se blesse au bas du grillage. "Aïe. Putain. Fait chier."

     
     
     
     

    "Voilà, t'as vu."

     

    Je regardais sa main, je regardais le petit filet de sang qui y naissait, et auquel il ne prêtait aucune attention, et je n'ai pas vu tout de suite.

     

    Maintenant, je relève la tête, et je vois.

     

    Noire la taule.

    Noir le sol.

    Noir le bout du grillage.

     

    Je murmure "c'est pas possible..."

     

    Je ne sais pas combien de temps on est restés silencieux, à regarder le noir. A regarder les restes du feu.

     

    "C'est qui ?"

     

    "A ton avis ? "

     

    Je soupire.

     

    "Vous allez aller où ?"

     

    Il rit.

     

    "Chez vous ! "

     

    Je ris aussi.

     

    "Il y a assez de place."

     

    Il ne rit plus.

     

    "Non. Il n'y en a pas assez . Mais il n'y a pas ailleurs où aller.

     
     
     

    Allez, viens."

     

    Sa voix est plus douce que quand il m'a dit bonjour.

     
     
     
     
     
     

    "Elle pleure à cause du feu ?"

     

    "Non, elle pleure parce qu'elle a dit aux flics que ton cousin on le connaît pas."

     

    "Pourquoi elle a dit ça ? "

     

    "J'en sais rien.

     

    ... parce qu'elle est conne...

     

    ... Parce qu'elle a eu peur."

     

    Sa voix est plus douce que quand il m'a dit de venir.

     
     

    Elle me voit, et pleure plus fort.

     

    "Arrête de crier."

     

    Je lui dis "arrête de crier" , mais en vrai, elle ne crie pas, elle pleure. C'est juste qu'elle pleure fort. Si je lui disais "arrête de pleurer", je crois que ça lui ferait moins de mal, et qu'elle arrêterait plus vite. Mais après "arrête de crier", je n'ai plus assez de souffle pour que d'autres mots sortent .

     

    " Pourquoi tu l'as faite venir ? Pourquoi ? Pour qu'elle sache que j'ai dit que son cousin on le connaît pas ? Pour que j'ai honte ? Ou pour qu'elle voit ça ? "

     

    Elle désigne le noir du doigt.

     

    "Pourquoi tu l'as pas laissée tranquille, elle ? T'aurais dû la laisser tranquille ! "

     
     

    "Tais-toi. Elle est là parce qu'elle est la seule à avoir une voiture pas embourbée, pour aller chercher ton fils chez les flics."

     

    Elle reste un instant à me fixer, sans expression, comme si elle réfléchissait. Et puis, la raison lui paraît raisonnable, et elle se tait.

     

    Elle se tait, et je l'embrasse.

     

    "Ce n'est rien, que tu aies dit ça. Ce n'est rien. Ne t'en fais pas. Je ne t'en veux pas. Personne ne t'en veut. ça n'a pas d'importance. "

     

    Je l'embrasse comme on embrasse les enfants, et lui parle comme on parle aux enfants.

     

    Les étreintes n'en finissent plus, et je suis tour à tour adulte, et enfant. Je suis adulte quand ce sont elles qui pleurent. Je suis enfant quand ce sont elles qui m'enlacent, et que c'est moi qui tremble.

     
     

    "Il faut que tu y ailles. Tu veux que je vienne avec toi ? "

     

    "Non. C'est bon."

     

    Je lui ai dit non, mais j'aurais dû lui dire oui. Je ne trouve pas les flics. Je tourne et vire, sans les trouver.

    A nouveau, j'appelle.

     

    Gauche. Droite. Droite. Gauche. Je suis les indications comme un petit robot.

     

    Lorsque j'arrive enfin, il est dehors, déjà.

     

    Assis sur le muret du trottoir, à 100 mètres du commissariat.

     

    Je le regarde, et je pense qu'il me paraît plus maigre qu'avant. Maigre, il l'était déjà. Mais là, sur le muret, c'est pire.

     

    Je me gare, et lui souris.

     

    Le sourire qu'il me rend ne sourit pas.

     

    "Bébé !"

     

    ça faisait des siècles qu'on ne m'avait pas appelée bébé...

     

    Il dit "bébé", et il pleure.

     

    Il me pleure dessus.

     

    Son visage est bleu. Bleu, et rose.

    Comme le post-it d'amour que j'ai laissé à mon Maître.

     

    Je passe mes doigts dessus. Je n'ose pas demander.

    Je n'ose pas savoir.

     

    Et pourtant, je sais. Pas besoin de demander, son sourire qui ne me sourit pas m'a tout dit.

     

    J'ai honte. Si honte.

     

    Et j'ai Haine. Si Haine.

     

    Sur le muret, une pierre m'appelle. Je vois mes doigts tremblants la saisir, je sens mon bras la jeter en direction du commissariat. Mais je tremble tellement qu'elle ricoche sur le trottoir, sans atteindre son but. Son bruit, sur le béton, résonne, puis se tait, aussi vite qu'il est né. 

    Je tends la main à nouveau, pour en saisir une autre.

     

    Mais il serre mon poignet entre ses doigts, et ma main n'atteint pas la pierre.

     

    "Arrête bébé. Arrête. Tu vas tout empirer. Laisse tomber."

     

    Je tremble.

     
     

    "Mais c'est dégueulasse. On n'a rien fait. T'as rien fait. C'est dégueulasse."

    Ma voix se meure dans mon dernier "dégueulasse".

     

    "Je sais, mais arrête quand même."

     
     
     
     
     

    "Je peux pas conduire."

    Et c'est vrai, je ne peux pas. Je tremble trop. Si je conduis, on va pas aller droit, entre les lignes.

     

    "C'est pas grave bébé, je vais conduire, moi."

     

    Il conduit, et les lignes vont droit.

    Et je compte.

    Mais chaque fois que j'arrive à deux, ou à trois, un sanglot me monte, et me fait repartir à zéro.

     

    A chaque "zéro", je pense aux bateaux. Aux bateaux... et au sel sur Ses lèvres... Mon Dieu, que les bateaux sont loin... Mon Dieu, que j'ai honte...

     
     
     
     

    "Elles pleurent beaucoup? "

     

    "Oui."

     

    "J'ai pas envie de rentrer. J'ai pas le courage. "

     

    "Elles vont s'inquiéter, si on rentre pas. "

     

    "Je sais, mais j'ai pas le courage, j'te dis."

     
     
     
     
     
     
     

    "Qu'est ce que tu fais ?"

     

    "Tu vois bien, je m'arrête."

     

    "Oui, mais pourquoi ?"

     

    "Je vais chercher du courage.

     

    ...du courage liquide."

     

    Je soupire. Je murmure "N'y vas pas..." et je dis fort "Je t'attends dans la voiture."

     

    La porte se claque ; il n'entend ni mon murmure, ni ma parole.

     
     
     
     
     
     
     
     
     

    "Donne-moi en un peu."

     

    "Moi, je ne boirai jamais." Il fait une petite voix aiguë, et débile, qui imite ma voix d'enfant, qui imite mes paroles du passé.

     

    "Tais-toi. Donne-moi en un peu."

     

    "Non."

     

    "S'il te plaît."

     

    "Non."

     

    "Je t'en supplie."

     

    Il hésite.

     

    "D'accord. Tiens."

     

    Je pense au goût du sel sur Ses lèvres.

    Et je sens le goût du sucre sur le goulot.

     

    Très vite, ma tête me tourne. La voiture tourne. Le petit lac de derrière la station-service, devant nous, devant lequel il a arrêté ma voiture pour se donner du courage liquide avant de rentrer tourne autour de moi, tourne autour de la voiture, tourne autour de tout.

     

    Il rit.

     

    "Pourquoi tu ris ?"

     

    "Je me souviens, avant que tu t'en ailles. "

     

    Je souris. "Tu te souviens de quoi?"

     

    "De quand on faisait l'amour."

     

    Il rit plus fort.

     

    "Tu te rappelles? Dans les champs... "

     

    Je soupire doucement.

     

    "Oui... On faisait l'amour sans s'aimer. C'est ça, qu'on disait, pas vrai ?"

     

    Le lac, et les champs, et la voiture, et les chemins, et la station-service, et les bateaux, et le feu, et la police, et le noir de la taule brûlée tournent autour de moi...

    Nos maisons sont noircies, nos maisons sont effacées, nos maisons s'effacent, noircissent.

     

    "Oui. C'est ça."

     

    "Qu'est ce que tu dis?"

     

    "Je dis que tu as raison. On faisait l'amour sans s'aimer. Et c'était bien."

     

    "Oui."

     

    "Bébé ..."

     

    "Quoi ?"

     

    "J'en peux plus."

     

    "De quoi ?"

     

    "De tout."

     

    Il ne rit plus.

     

    Je passe encore mes doigts sur le bleu, et le rose, de son visage. Je murmure "ça va aller."

     

    "Tu crois?"

     

    "J'en sais rien."

     

    Tout tourne si vite.

     

    Les bateaux, les bateaux...

     
     
     
     
     
     
     
     

    "Laisse-moi sortir."

     

    "Bin sors, c'est ouvert."

     

    Accroupie par terre, je me tiens à l'herbe, mais c'est stupide, parce que l'herbe, elle tourne aussi, sous mes talons.

     

    "Avant, tu riais, après. Tu ne pleurais pas."

     

    "Je sais.

     

    ....  Laisse-moi."

     
     

    Il s'accroupit derrière moi, et me serre contre lui.

    "Laisse-moi."

    Je le repousse, il tombe sur l'herbe, se relève, et s'éloigne.

     
     
     
     
     
     
     

    Quand plus rien n'a tourné autour de nous, c'était presque le soir, déjà.

    On ne s'était plus dit grand chose, depuis que le vert de l'herbe avait tourné sous mes talons.

     
     

    Je l'ai déposé devant la boue, et les caravanes noires. Je l'ai regardé boiter dans l'humide, en pensant qu'il avait bien fait de prendre du courage liquide parce que, en effet, elles allaient pleurer à nouveau, pleurer fort comme si elles criaient, en voyant le bleu et le rose de son visage, le bleu et le rose comme le post-it pour mon Maître.

     

    Mon Maître.... Mon Maître...

     

    j'ai trompé mon Maître.

     
     

    J'ai détourné mon visage de sa boiterie boueuse, et ai remis le contact en route. Je n'ai pas compté les lignes.

     

    J'ai pleuré.

     

    j'ai trompé mon Maître.

     

    Cette phrase se répète en boucle dans ma tête, au rythme des lignes.

     

    j'ai trompé mon Maître. j'ai trompé mon Maître. j'ai trompé mon Maître. j'ai trompé mon Maître.

     
     
     
     
     
     

    Il est assis devant notre porte, et il fume.

     

    Je crois qu'il m'attend. J'ai honte, tellement honte.

    Il me sourit.

     
     
     
     

    Il faudra plus d'une heure, avant qu'il ne me demande.

     

    "ça va, toi ?"

     

    "non."

     

    "Qu'est ce qu'il y a ?"

     

    Je ne peux pas. Je ne peux pas le lui dire. C'est affreux. Comment, comment j'ai pu faire ça ?

     

    "Pourquoi tu trembles ? Arrêtes, arrêtes de trembler.

     

    Parle-moi."

     

    Ses bras frictionnent mes épaules. Tout mon corps tremble, même mes dents qui se cognent à toute allure les unes contre les autres.

    Je n'ai pas envie que son étreinte se desserre, je n'ai pas envie.

     

    "Parle-moi, s'il te plaît."

     
     
     
     
     

    "je t'ai trompé."

     

    " Quoi ?"

     

    Je plisse les yeux, j'ai l'impression qu'il va me lâcher, et me gifler. Je sens déjà la gifle. Je l'attends presque.

     

    Mais il ne me lâche pas.

     

    je ne peux pas le répéter. C'est impossible. Je m'effondre.

    je murmure "pardon... pardon..." , et c'est le seul mot qui peut encore traverser mes lèvres.

     

     
     

    Il me garde serrée contre Lui quand même.

    Je n'ai pas cessé de trembler.

     

    "pardon."

     

    Il m'embrasse sur la joue, redescends le long de ma nuque.

    Comment, comment, j'ai pu faire ça ?

     

    Il me murmure "moi aussi."

     

    Je soupire. "je sais."

     

    Je sanglote contre Lui.

     
     

    Il va me pardonner, il m'a même déjà pardonnée, parce que moi je le pardonne depuis le début, depuis que je l'aime.

    Il est peut-être même soulagé, que je l'ai trompé. Comme ça, il n'est plus le seul.

    Mais moi, je ne me pardonne pas. Moi, je croyais que ça n'arriverait jamais, je voulais que ça n'arrive jamais, je ne peux pas l'accepter.

     

    Je croyais que l'amour que j'ai pour mon Maître était si pur qu'il me protégerait toujours de le trahir en quoique ce soit. Je croyais que, toujours, je serais celle qui pardonne, et lui celui qui punit. Je croyais que ses murs, et son sourire, me protégeraient toujours de tout le reste.

    Que je serais chaque jour à l'attendre, et que, chaque jour, il serait ma seule lumière.

     

    Et je l'ai trompé.

     

    Je l'ai trompé sans réfléchir, je l'ai trompé comme on tombe dans un guet-apens, comme on tombe dans un piège, comme les épis de blé qui ne peuvent avancer que dans un sens dans la paume de la main, comme les escalators qu'on ne peut pas prendre en sens inverse, je l'ai trompé comme on glisse dans la boue, toujours dans le sens de la pente, je l'ai trompé sans rien contrôler, comme les voitures qui glissent sur le verglas de la route, et vont de travers sans qu'on puisse les en empêcher, je l'ai trompé comme le tunnel orange de la trinitrine qui va toujours vers l'arrière, je l'ai trompé comme un petit robot, je l'ai trompé, trompé, trompé.

     
     
     
     
     
     
     

    "Demain, on ira voir les bateaux ?"

     

    "Quoi?"

     

    "Les bateaux, on ira les voir ?"

     

    Il me sourit.

    J'ai arrêté de trembler.

     

    "Si tu veux..."

     

    "Tu n'en as pas envie?"

     

    Je pose mon menton sur son genou...

    Je crois que je n'ai jamais eu envie aussi fort de quelque chose que ce que j'ai envie d'aller voir les bateaux, avec Lui, demain.

     

    "Si. Si, j'en ai envie"

     

    Il me serre plus fort.

     

    Je sens une larme couler lentement le long de ma joue... couler comme les épis de blé qui ne peuvent avancer que dans un sens dans la paume de la main...

     

    J'embrasse son poignet.

     

    "Si Raphaël, j'en ai envie."

     
     
     
     
     

    Les bateaux... Les bateaux...

    Je L'aime tant.

     
     
     
     
     
     
     
     

    pardon.


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  • Assise sur le rebord du trottoir, j'offre mes joues au soleil de midi, qui les réchauffe, et je les sens rosir.

    Le chat passe et repasse sous mes mollets, en ronronnant.

     

    A cette heure-ci de la journée, il n'y a personne d'autre que moi et le chat, sur ce bout de trottoir. Il suffirait de passer une heure plus tard, et nous aurions l'air de trop, lui et moi, sur le béton chaud et sec de notre rue, nous aurions l'air de trop.

    J'aime midi. J'aime midi quand le chat est là. J'aime le soleil de midi. A tous les trois, moi, le chat, et le soleil, nous pourrions défier toutes les solitudes du monde. Toutes les solitudes du monde.

    Mais il suffit d'un claquement de talon au coin de la rue, et le soleil paraît moins chaud, et le chat et moi, on fait tâche, sur le béton.

     

    Le soir, mon Maître prend souvent la même place que moi, exactement sur le même bout de trottoir. Entre les deux fissures du béton de devant notre porte : celle qui zigzague, et celle qui est arrondie en s'élargissant vers le mur.

     

    Il est minuit, quand mon Maître est là. Et midi, quand c'est moi qui y suis.

    Quand c'est lui, je sais qu'il regarde les étoiles. Ce sont des étoiles rectangulaires, parce que la rue est étroite, et que ses murs sont hauts. Mais ce sont les étoiles de mon Maître, et ce sont les plus belles.

    Pendant qu'il regarde les étoiles, mon Maître écrase le bout de sa cigarette juste au bas de la fissure qui zigzague, à l'endroit où le trottoir rejoint la rue. Il l'écrase chaque fois, et, juste à cet endroit là, il y a un petit rond noir, comme incrusté dans le béton, qui ne part pas, même lorsqu'il pleut.

    Personne ne connaît ce petit rond noir, sauf moi. Personne ne fait attention à ce petit rond, sauf moi. Je peux rester à le regarder tout le temps que le chat ronronne, et tout le temps que le soleil brûle.

     

    Mon index, parfois, passe et repasse sur ce petit rond noir. Il noircit, à force, mais le rond reste.

    J'adore qu'il reste.

     
     

    Je regarde mon doigt noir, et je pense. Je savais, ce matin, en entrouvrant les yeux et en voyant que j'avais loupé le départ de mon Maître, je savais que je regretterais de ne pas travailler aujourd'hui. Je savais que, si je restais avec le chat, j'allais me mettre à penser.

    Je pense, et je regrette d'avoir à penser.

     

    Je regarde mon doigt noir, et je pense aux similitudes.

     

    Les similitudes... Je pense aux similitudes entre hier et aujourd'hui. Je pense à l'inutilité de fuire.

     

    Je pense à Dieu, ou au destin, et je me dis que c'est soit Dieu, soit le destin, qui a créé les similitudes, pour me montrer l'inutilité de fuire. Pour me faire regretter ma lâcheté de fuire.

     

    Les similitudes... entre hier et aujourd'hui...

     

    Sous forme de liste, je pense. Dans ma tête, il y a des "petit un", "petit deux", des petits tirets, des petits interlignes, et des "à la ligne", entre toutes les similitudes.

     

    Petit un : Le manque de présence, la solitude... Hier, papa était sur la route, il était sur la route pour aujourd'hui, depuis hier, et jusqu'à demain. Hier, je pleurais de seule. Aujourd'hui, je noircis mon doigt de seule. Je me dis que si mon Maître bouge beaucoup, c'est pour son travail. En tout cas, je me dis ça les jours où je ne pense pas. Mais aujourd'hui, je suis seule avec le chat, et le soleil, et je pense. S'il ne devait pas bouger pour son travail, mon Maître bougerait quand même, car il ne tient jamais bien longtemps auprès de moi, il ne tient jamais bien longtemps ici, il ne tiendra jamais bien longtemps nulle part. Comme mon père. Les arbres sans racines s'envolent au grès du vent. Et je fais partie de l'espèce des oiseaux qui ne survivent que sur les branches des arbres sans racine.

     

    Petit deux : ce ventre vide, ce ventre inutile. Similitude. On n'a pas d'enfant si l'on doit rester avec son père. On n'a pas d'enfant. Et je n'aurai pas d'enfant, avec mon Maître. Déjà eu... Déjà fait... et plus envie.

    C'est impossible.

    Ce ventre vide. Ce ventre inutile. Pour toujours. Merci similitude.

     

    Petit tiret: L'autorité. Cette relation d'autorité indiscutable. Que je n'ai pas choisie hier. Que j'ai choisie aujourd'hui. Parce que c'était mon père. Parce que c'est mon Maître.

    Dieu qu'elle me fait taire, cette autorité. Dieu qu'elle clôt mes lèvres.

     

    Interligne : "Dis-moi que tu m'aimes. "  Des mots qui ne traverseront pas mes lèvres, eux non plus. Parce que ça ne se dit pas.

    Et pourtant, "je t'aime.", ça ne se dit pas ? ça ne se dit pas ?

    Parlez-moi, arbres sans racine. Extériorisez. Communiquez. Pour l'amour de moi. Pour l'amour de vous-même. Parlez-moi.

    Le silence.

    Toujours ce silence.

    Similitude.

    Merci Destin.

    Je n'oublierai pas que j'ai été lâche.

     

    Petit tiret : L'âge.

    Ces cheveux gris, ces petites rides, au coin de tes yeux, mon Maître, Dieu sait comme je les aime. Comme je les aime.

    Et pourtant, et malgré l'amour : Similitude.

     

    L'amour... Oui... l'amour. Parlons-en, de l'amour... Là encore : Similitude. Cet amour fou. Quel que soit le mal que les arbres sans racine me fassent, je les aime. Si fort. Si fort. Il n'est rien de plus similaire à l'amour que l'amour.

    Si fort, j'ai aimé l'homme d'hier. Si fort, je t'aime, mon Maître, aujourd'hui. Si fort. 

    Similitude.

     

    A la ligne : rien ne change. La peau matte remplace la peau matte, tes yeux sombres remplacent ses yeux sombres, mon Dieu, aide-moi, aide-moi, car tes similitudes me tuent.

    Tes similitudes me tuent.

     
     

    Je suis si calme, si calme. Comment est-il possible de penser de telles choses, en restant si calme ?

    Sous le soleil, les similitudes que j'ai si longtemps niées éclatent au grand jour, dans mon esprit. Comment ai-je pu ne pas les voir avant? Comment?

     

    La perte... il a perdu ma mère, tu as perdu ta femme. Et pourtant, c'est bien le destin qui m'a poussée là-dedans, car moi je ne savais rien. Je ne savais pas que je retrouverai son chagrin dans tes yeux. Le même. Et cette volonté terrible de le gommer, dans mon cœur. Volonté inutile. J'ai été incapable de gommer son chagrin, et aujourd'hui, je suis incapable de gommer le tien.

    Incapable.

     

    Destin, qu'est-ce que tu veux de moi ? Tu veux me punir ? Me punir d'avoir fui sans avoir fini d'essayer que les choses aillent mieux ?

    Tu veux me prouver que je suis capable ? Tu veux quoi ?

    Tu vois bien, que je n'y arrive pas.

     

    Insécurité.

    "Tout ira bien."

    Tous les deux, vous dîtes ça.

    Mais tous les deux, vos mains tremblent, quand vous le dîtes.

    "Tout ira bien."

    Et je vois les billets, et je vois tout.

    Insécurité.

    Et j'ai peur.

    J'ai peur pour vous.

     

    Similitude.

     
     

    Dépendance.

    Liquides ambrés et meubles qui vacillent.

    Fumée du bonheur et mots qui chantent.

    Dépendance.

    Similitude.

    Et j'ai peur.

    J'ai peur pour vous.

     
     

    Dernier alinéa, il est bientôt treize heures.

    Vous êtes mes "rêveurs"... Avec vos idées décalées... décalées par rapport à la société. Avec votre incapacité à vous y intégrer, nous restons "en marge", toi et moi, nous restions "en marge" , lui et moi.

    Similitude.

    Solitude.

     

    Je l'aimais tant. Je t'aime tant.

     
     

    Je suis si calme, si calme.

    Destin, tu veux me punir ?

    Tu y arrives très bien. Tu y arrives très bien.

     

    Car si j'avais fui une première fois, c'était pour fuire, au mépris de lui, tout ce que tu mets aujourd'hui sur mon chemin. Tout ce que j'ai fui, tu me le rends.

     

    "Tiens, prends-toi ça ! Tu te souviens, tu l'avais oublié dans un coin ! Prends-toi ça, et démerde-toi avec, maintenant, ça t'apprendra, lâche ! "

     

    Tu m'as donné les mêmes portes à ouvrir, mais tu as oublié de me donner les clés. D'ailleurs, il n'y a pas de serrures. C'est scellé, de l'intérieur.

     

    La première fois que j'avais fui, j'avais où aller. Je croyais fuire pour du vrai. Mais je suis revenue à la case zéro. Et rien n'a changé.

     

    Je ne fuirai plus.

     

    Je ne fuirai plus, parce que je crois que si je fuis, tu me redéposeras encore sur la case zéro. Tu me redéposeras sur la case zéro à chaque fois. Tu feras que la case zéro me suive.

     

    Zéro, zéro, zéro, zéro.... Similitudes.

     

    Si je fuis aujourd'hui, je n'ai pas où aller.

     

    J'ai peur. Si peur.

     

    J'ai peur de ce que tu me fais, destin, j'ai peur, parce je crois que soit tu veux me tuer, pour me punir, soit tu veux que je fasse des choses que je ne sais pas comment faire.

    Je crois que tu me crois plus forte, ou plus intelligente,  que je ne le suis.

     

    Solitude, ventre vide, autorité, silence, âge, amour, regard sombres, chagrin de la perte, insécurité, dépendance, décalage...

    Similitudes.

     
     

    Sur la case zéro, le soleil chauffe déjà un peu moins fort.

     

    Le chat est tendu comme un sphinx, sur le béton.

    ça veut dire que le claquement de talon de 13 heures au bout de la rue ne va pas tarder à résonner, et que le chat et moi, on va être de trop, et qu'on va devoir dire by  by au soleil.

    Je cajole une dernière fois du regard la petite tâche noire que personne ne voit, et je disparais. Dans la rue, une brune et un chat et un soleil ont disparu en même temps, et, à la place, des talons ont résonné.

     

    La brune a disparu, et ses pensées au même moment qu'elle. Elle se trouve même un peu stupide, à présent, derrière sa fenêtre, avec le chat, d'avoir eu à penser tout ça.

     

    Et pourtant... je crois que c'est bien par terre, entre les deux fissures du trottoir, que les pensées de la brune, sur le destin, les similitudes, et la noirceur de son doigt, étaient les plus évidentes.

    Si évidentes.

     

    Il est des évidences qui restent longtemps enfouies en soi-même, cachées, insortables.

    Mais qui, lorsqu'elles sortent, paraissent si évidentes qu'elles obsèdent, et ne veulent plus retourner se cacher.

     

    La brune a remballé ses évidences, ses ressemblances, et ses similitudes.

    Elle les a tout au plus murmurées au chat, mais il a dit qu'il ne comprenait pas.

    Elle les a chuchotées au soleil, mais il ne lui a rien répondu.

     

    A présent, il n'est plus l'heure ni de penser, ni de murmurer.

     

    Et derrière la fenêtre, le filet d'eau tiède éclaircit l'extrémité du doigt noir, effaçant la noirceur, mais pas les similitudes.

     

    Et la brune soupire.

    Calme, si calme.

     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     

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