• j'ai trompé mon Maître

    Toute la fin de semaine, il avait fait beau.

    Beau, et chaud.

    Les choses étaient simples. Si simples. On parlait du Week-End, il me promettait des bateaux plein nos yeux, et je souriais. Une petite bravoure inconnue s'était emparée de moi, et il me semblait que j'aurais pu faire dix fois plus, et dix fois mieux, que ce que l'on attendait de moi. Il me semblait déjà sentir le goût salé de la Méditerranée sur mes lèvres, et le goût de ses lèvres sur le sel.

    Je souriais tout le temps.

     

    Je ne pensais pas que, dans la nuit de vendredi à samedi, je compterais les lignes.

     

    Je compte les lignes sur les routes qui font peur. Je perds le compte, et reprends à zéro, souvent avant d'arriver à 50.

     

    Il fait nuit, et je compte les lignes.

     

    Je lui ai laissé un post-it rose sur le bord de mon oreiller. Rose pâle. Avec un mot d'amour écrit au stylo bille bleu dessus, suivi d'un petit mensonge, suivi d'un autre mot d'amour.

     

    Les lignes défilent, et j'en suis à 27.

    J'ai déjà repris souvent à zéro.

     

    Le téléphone a sonné à minuit, et j'ai pensé aux bateaux.

    J'ai écouté, j'ai répondu, mais je ne pensais qu'aux bateaux.

     

    J'ai effacé les images de feu et de police à coups de bateaux, parce que je ne voulais pas les laisser s'imprimer dans ma tête.

    Je ne voulais pas.

     

    54.

     

    J'ai dépassé 50 lignes, mais j'ai toujours aussi peur.

     

    Le matin se lève sur les lignes, et je garde les yeux ouverts, mais je ne sais pas comment.

     

    J'entends mes roues crisser sur le gravier, je vois mon pouce composer les numéros, et j'ai tellement sommeil que je suis surprise par la sonnerie d'attente lancinante contre mon oreille.

    Je suis surprise aussi par ma voix.

     

    "Je suis perdue."

     

    Droite, Gauche, Gauche, Droite... je suis les indications comme un petit robot. Après le cimetière, après la déchetterie, après, après, après...

     

    Après, après tout ça... Je n'irai pas beaucoup plus loin, parce qu'à partir de là, il n'y a plus de macadam.

     

    Des bras nus en l'air, de chaque côté d'un visage sans sourire.

     

    "Gare-toi là. Si tu vas plus loin, tu ne repars plus."

    Il y a de la buée du matin devant ses lèvres.

     

    "Et vous, comment vous avez fait, pour passer ?"

     

    "Il n'avait pas plu, il n'y avait pas la boue."

     

    "ah.

     

    Au fait, Bonjour."

     

    "Ouais, c'est ça, bonjour."

     

    Je me mords la lèvre. Quelle conne.

     

    Ma basket, dont je n'avais pas serré les lacets, reste enfoncée dans la boue au bout de trois pas, et mon pied nu continue seul. Il est trop endormi pour réaliser qu'il est nu, et c'est la boue froide sous sa peau qui lui en fait prendre conscience.

     

    "Attends-moi."

     

    Il ne m'entend pas.

     

    Je sauve ma basket, y enfonce mon pied sale, serre le lacet très fort, et cours.

     

    La boue gémit à chacun de mes pas.

     

    Nos doigts s'accrochent à la grille, pour nous empêcher de glisser, et de tomber.

     

    "Il n'y a pas un autre passage ?"

     

    "Non."

     

     Je regardais mes pieds, je regardais la grille, pour ne pas tomber, et je n'ai pas vu qu'il s'était arrêté.

     

    Je me cogne contre lui, il glisse, trébuche, sa main se rattrape dans la boue, se blesse au bas du grillage. "Aïe. Putain. Fait chier."

     
     
     
     

    "Voilà, t'as vu."

     

    Je regardais sa main, je regardais le petit filet de sang qui y naissait, et auquel il ne prêtait aucune attention, et je n'ai pas vu tout de suite.

     

    Maintenant, je relève la tête, et je vois.

     

    Noire la taule.

    Noir le sol.

    Noir le bout du grillage.

     

    Je murmure "c'est pas possible..."

     

    Je ne sais pas combien de temps on est restés silencieux, à regarder le noir. A regarder les restes du feu.

     

    "C'est qui ?"

     

    "A ton avis ? "

     

    Je soupire.

     

    "Vous allez aller où ?"

     

    Il rit.

     

    "Chez vous ! "

     

    Je ris aussi.

     

    "Il y a assez de place."

     

    Il ne rit plus.

     

    "Non. Il n'y en a pas assez . Mais il n'y a pas ailleurs où aller.

     
     
     

    Allez, viens."

     

    Sa voix est plus douce que quand il m'a dit bonjour.

     
     
     
     
     
     

    "Elle pleure à cause du feu ?"

     

    "Non, elle pleure parce qu'elle a dit aux flics que ton cousin on le connaît pas."

     

    "Pourquoi elle a dit ça ? "

     

    "J'en sais rien.

     

    ... parce qu'elle est conne...

     

    ... Parce qu'elle a eu peur."

     

    Sa voix est plus douce que quand il m'a dit de venir.

     
     

    Elle me voit, et pleure plus fort.

     

    "Arrête de crier."

     

    Je lui dis "arrête de crier" , mais en vrai, elle ne crie pas, elle pleure. C'est juste qu'elle pleure fort. Si je lui disais "arrête de pleurer", je crois que ça lui ferait moins de mal, et qu'elle arrêterait plus vite. Mais après "arrête de crier", je n'ai plus assez de souffle pour que d'autres mots sortent .

     

    " Pourquoi tu l'as faite venir ? Pourquoi ? Pour qu'elle sache que j'ai dit que son cousin on le connaît pas ? Pour que j'ai honte ? Ou pour qu'elle voit ça ? "

     

    Elle désigne le noir du doigt.

     

    "Pourquoi tu l'as pas laissée tranquille, elle ? T'aurais dû la laisser tranquille ! "

     
     

    "Tais-toi. Elle est là parce qu'elle est la seule à avoir une voiture pas embourbée, pour aller chercher ton fils chez les flics."

     

    Elle reste un instant à me fixer, sans expression, comme si elle réfléchissait. Et puis, la raison lui paraît raisonnable, et elle se tait.

     

    Elle se tait, et je l'embrasse.

     

    "Ce n'est rien, que tu aies dit ça. Ce n'est rien. Ne t'en fais pas. Je ne t'en veux pas. Personne ne t'en veut. ça n'a pas d'importance. "

     

    Je l'embrasse comme on embrasse les enfants, et lui parle comme on parle aux enfants.

     

    Les étreintes n'en finissent plus, et je suis tour à tour adulte, et enfant. Je suis adulte quand ce sont elles qui pleurent. Je suis enfant quand ce sont elles qui m'enlacent, et que c'est moi qui tremble.

     
     

    "Il faut que tu y ailles. Tu veux que je vienne avec toi ? "

     

    "Non. C'est bon."

     

    Je lui ai dit non, mais j'aurais dû lui dire oui. Je ne trouve pas les flics. Je tourne et vire, sans les trouver.

    A nouveau, j'appelle.

     

    Gauche. Droite. Droite. Gauche. Je suis les indications comme un petit robot.

     

    Lorsque j'arrive enfin, il est dehors, déjà.

     

    Assis sur le muret du trottoir, à 100 mètres du commissariat.

     

    Je le regarde, et je pense qu'il me paraît plus maigre qu'avant. Maigre, il l'était déjà. Mais là, sur le muret, c'est pire.

     

    Je me gare, et lui souris.

     

    Le sourire qu'il me rend ne sourit pas.

     

    "Bébé !"

     

    ça faisait des siècles qu'on ne m'avait pas appelée bébé...

     

    Il dit "bébé", et il pleure.

     

    Il me pleure dessus.

     

    Son visage est bleu. Bleu, et rose.

    Comme le post-it d'amour que j'ai laissé à mon Maître.

     

    Je passe mes doigts dessus. Je n'ose pas demander.

    Je n'ose pas savoir.

     

    Et pourtant, je sais. Pas besoin de demander, son sourire qui ne me sourit pas m'a tout dit.

     

    J'ai honte. Si honte.

     

    Et j'ai Haine. Si Haine.

     

    Sur le muret, une pierre m'appelle. Je vois mes doigts tremblants la saisir, je sens mon bras la jeter en direction du commissariat. Mais je tremble tellement qu'elle ricoche sur le trottoir, sans atteindre son but. Son bruit, sur le béton, résonne, puis se tait, aussi vite qu'il est né. 

    Je tends la main à nouveau, pour en saisir une autre.

     

    Mais il serre mon poignet entre ses doigts, et ma main n'atteint pas la pierre.

     

    "Arrête bébé. Arrête. Tu vas tout empirer. Laisse tomber."

     

    Je tremble.

     
     

    "Mais c'est dégueulasse. On n'a rien fait. T'as rien fait. C'est dégueulasse."

    Ma voix se meure dans mon dernier "dégueulasse".

     

    "Je sais, mais arrête quand même."

     
     
     
     
     

    "Je peux pas conduire."

    Et c'est vrai, je ne peux pas. Je tremble trop. Si je conduis, on va pas aller droit, entre les lignes.

     

    "C'est pas grave bébé, je vais conduire, moi."

     

    Il conduit, et les lignes vont droit.

    Et je compte.

    Mais chaque fois que j'arrive à deux, ou à trois, un sanglot me monte, et me fait repartir à zéro.

     

    A chaque "zéro", je pense aux bateaux. Aux bateaux... et au sel sur Ses lèvres... Mon Dieu, que les bateaux sont loin... Mon Dieu, que j'ai honte...

     
     
     
     

    "Elles pleurent beaucoup? "

     

    "Oui."

     

    "J'ai pas envie de rentrer. J'ai pas le courage. "

     

    "Elles vont s'inquiéter, si on rentre pas. "

     

    "Je sais, mais j'ai pas le courage, j'te dis."

     
     
     
     
     
     
     

    "Qu'est ce que tu fais ?"

     

    "Tu vois bien, je m'arrête."

     

    "Oui, mais pourquoi ?"

     

    "Je vais chercher du courage.

     

    ...du courage liquide."

     

    Je soupire. Je murmure "N'y vas pas..." et je dis fort "Je t'attends dans la voiture."

     

    La porte se claque ; il n'entend ni mon murmure, ni ma parole.

     
     
     
     
     
     
     
     
     

    "Donne-moi en un peu."

     

    "Moi, je ne boirai jamais." Il fait une petite voix aiguë, et débile, qui imite ma voix d'enfant, qui imite mes paroles du passé.

     

    "Tais-toi. Donne-moi en un peu."

     

    "Non."

     

    "S'il te plaît."

     

    "Non."

     

    "Je t'en supplie."

     

    Il hésite.

     

    "D'accord. Tiens."

     

    Je pense au goût du sel sur Ses lèvres.

    Et je sens le goût du sucre sur le goulot.

     

    Très vite, ma tête me tourne. La voiture tourne. Le petit lac de derrière la station-service, devant nous, devant lequel il a arrêté ma voiture pour se donner du courage liquide avant de rentrer tourne autour de moi, tourne autour de la voiture, tourne autour de tout.

     

    Il rit.

     

    "Pourquoi tu ris ?"

     

    "Je me souviens, avant que tu t'en ailles. "

     

    Je souris. "Tu te souviens de quoi?"

     

    "De quand on faisait l'amour."

     

    Il rit plus fort.

     

    "Tu te rappelles? Dans les champs... "

     

    Je soupire doucement.

     

    "Oui... On faisait l'amour sans s'aimer. C'est ça, qu'on disait, pas vrai ?"

     

    Le lac, et les champs, et la voiture, et les chemins, et la station-service, et les bateaux, et le feu, et la police, et le noir de la taule brûlée tournent autour de moi...

    Nos maisons sont noircies, nos maisons sont effacées, nos maisons s'effacent, noircissent.

     

    "Oui. C'est ça."

     

    "Qu'est ce que tu dis?"

     

    "Je dis que tu as raison. On faisait l'amour sans s'aimer. Et c'était bien."

     

    "Oui."

     

    "Bébé ..."

     

    "Quoi ?"

     

    "J'en peux plus."

     

    "De quoi ?"

     

    "De tout."

     

    Il ne rit plus.

     

    Je passe encore mes doigts sur le bleu, et le rose, de son visage. Je murmure "ça va aller."

     

    "Tu crois?"

     

    "J'en sais rien."

     

    Tout tourne si vite.

     

    Les bateaux, les bateaux...

     
     
     
     
     
     
     
     

    "Laisse-moi sortir."

     

    "Bin sors, c'est ouvert."

     

    Accroupie par terre, je me tiens à l'herbe, mais c'est stupide, parce que l'herbe, elle tourne aussi, sous mes talons.

     

    "Avant, tu riais, après. Tu ne pleurais pas."

     

    "Je sais.

     

    ....  Laisse-moi."

     
     

    Il s'accroupit derrière moi, et me serre contre lui.

    "Laisse-moi."

    Je le repousse, il tombe sur l'herbe, se relève, et s'éloigne.

     
     
     
     
     
     
     

    Quand plus rien n'a tourné autour de nous, c'était presque le soir, déjà.

    On ne s'était plus dit grand chose, depuis que le vert de l'herbe avait tourné sous mes talons.

     
     

    Je l'ai déposé devant la boue, et les caravanes noires. Je l'ai regardé boiter dans l'humide, en pensant qu'il avait bien fait de prendre du courage liquide parce que, en effet, elles allaient pleurer à nouveau, pleurer fort comme si elles criaient, en voyant le bleu et le rose de son visage, le bleu et le rose comme le post-it pour mon Maître.

     

    Mon Maître.... Mon Maître...

     

    j'ai trompé mon Maître.

     
     

    J'ai détourné mon visage de sa boiterie boueuse, et ai remis le contact en route. Je n'ai pas compté les lignes.

     

    J'ai pleuré.

     

    j'ai trompé mon Maître.

     

    Cette phrase se répète en boucle dans ma tête, au rythme des lignes.

     

    j'ai trompé mon Maître. j'ai trompé mon Maître. j'ai trompé mon Maître. j'ai trompé mon Maître.

     
     
     
     
     
     

    Il est assis devant notre porte, et il fume.

     

    Je crois qu'il m'attend. J'ai honte, tellement honte.

    Il me sourit.

     
     
     
     

    Il faudra plus d'une heure, avant qu'il ne me demande.

     

    "ça va, toi ?"

     

    "non."

     

    "Qu'est ce qu'il y a ?"

     

    Je ne peux pas. Je ne peux pas le lui dire. C'est affreux. Comment, comment j'ai pu faire ça ?

     

    "Pourquoi tu trembles ? Arrêtes, arrêtes de trembler.

     

    Parle-moi."

     

    Ses bras frictionnent mes épaules. Tout mon corps tremble, même mes dents qui se cognent à toute allure les unes contre les autres.

    Je n'ai pas envie que son étreinte se desserre, je n'ai pas envie.

     

    "Parle-moi, s'il te plaît."

     
     
     
     
     

    "je t'ai trompé."

     

    " Quoi ?"

     

    Je plisse les yeux, j'ai l'impression qu'il va me lâcher, et me gifler. Je sens déjà la gifle. Je l'attends presque.

     

    Mais il ne me lâche pas.

     

    je ne peux pas le répéter. C'est impossible. Je m'effondre.

    je murmure "pardon... pardon..." , et c'est le seul mot qui peut encore traverser mes lèvres.

     

     
     

    Il me garde serrée contre Lui quand même.

    Je n'ai pas cessé de trembler.

     

    "pardon."

     

    Il m'embrasse sur la joue, redescends le long de ma nuque.

    Comment, comment, j'ai pu faire ça ?

     

    Il me murmure "moi aussi."

     

    Je soupire. "je sais."

     

    Je sanglote contre Lui.

     
     

    Il va me pardonner, il m'a même déjà pardonnée, parce que moi je le pardonne depuis le début, depuis que je l'aime.

    Il est peut-être même soulagé, que je l'ai trompé. Comme ça, il n'est plus le seul.

    Mais moi, je ne me pardonne pas. Moi, je croyais que ça n'arriverait jamais, je voulais que ça n'arrive jamais, je ne peux pas l'accepter.

     

    Je croyais que l'amour que j'ai pour mon Maître était si pur qu'il me protégerait toujours de le trahir en quoique ce soit. Je croyais que, toujours, je serais celle qui pardonne, et lui celui qui punit. Je croyais que ses murs, et son sourire, me protégeraient toujours de tout le reste.

    Que je serais chaque jour à l'attendre, et que, chaque jour, il serait ma seule lumière.

     

    Et je l'ai trompé.

     

    Je l'ai trompé sans réfléchir, je l'ai trompé comme on tombe dans un guet-apens, comme on tombe dans un piège, comme les épis de blé qui ne peuvent avancer que dans un sens dans la paume de la main, comme les escalators qu'on ne peut pas prendre en sens inverse, je l'ai trompé comme on glisse dans la boue, toujours dans le sens de la pente, je l'ai trompé sans rien contrôler, comme les voitures qui glissent sur le verglas de la route, et vont de travers sans qu'on puisse les en empêcher, je l'ai trompé comme le tunnel orange de la trinitrine qui va toujours vers l'arrière, je l'ai trompé comme un petit robot, je l'ai trompé, trompé, trompé.

     
     
     
     
     
     
     

    "Demain, on ira voir les bateaux ?"

     

    "Quoi?"

     

    "Les bateaux, on ira les voir ?"

     

    Il me sourit.

    J'ai arrêté de trembler.

     

    "Si tu veux..."

     

    "Tu n'en as pas envie?"

     

    Je pose mon menton sur son genou...

    Je crois que je n'ai jamais eu envie aussi fort de quelque chose que ce que j'ai envie d'aller voir les bateaux, avec Lui, demain.

     

    "Si. Si, j'en ai envie"

     

    Il me serre plus fort.

     

    Je sens une larme couler lentement le long de ma joue... couler comme les épis de blé qui ne peuvent avancer que dans un sens dans la paume de la main...

     

    J'embrasse son poignet.

     

    "Si Raphaël, j'en ai envie."

     
     
     
     
     

    Les bateaux... Les bateaux...

    Je L'aime tant.

     
     
     
     
     
     
     
     

    pardon.


  • Commentaires

    1
    Libertin
    Vendredi 22 Janvier 2016 à 17:42
    Nine,
    Quelle lecture !
    Haletante, sur le fil du rasoir de la vie.

    Tu mets mon âme à fleur de peau...
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