• Le doigt noir, et les similitudes.

    Assise sur le rebord du trottoir, j'offre mes joues au soleil de midi, qui les réchauffe, et je les sens rosir.

    Le chat passe et repasse sous mes mollets, en ronronnant.

     

    A cette heure-ci de la journée, il n'y a personne d'autre que moi et le chat, sur ce bout de trottoir. Il suffirait de passer une heure plus tard, et nous aurions l'air de trop, lui et moi, sur le béton chaud et sec de notre rue, nous aurions l'air de trop.

    J'aime midi. J'aime midi quand le chat est là. J'aime le soleil de midi. A tous les trois, moi, le chat, et le soleil, nous pourrions défier toutes les solitudes du monde. Toutes les solitudes du monde.

    Mais il suffit d'un claquement de talon au coin de la rue, et le soleil paraît moins chaud, et le chat et moi, on fait tâche, sur le béton.

     

    Le soir, mon Maître prend souvent la même place que moi, exactement sur le même bout de trottoir. Entre les deux fissures du béton de devant notre porte : celle qui zigzague, et celle qui est arrondie en s'élargissant vers le mur.

     

    Il est minuit, quand mon Maître est là. Et midi, quand c'est moi qui y suis.

    Quand c'est lui, je sais qu'il regarde les étoiles. Ce sont des étoiles rectangulaires, parce que la rue est étroite, et que ses murs sont hauts. Mais ce sont les étoiles de mon Maître, et ce sont les plus belles.

    Pendant qu'il regarde les étoiles, mon Maître écrase le bout de sa cigarette juste au bas de la fissure qui zigzague, à l'endroit où le trottoir rejoint la rue. Il l'écrase chaque fois, et, juste à cet endroit là, il y a un petit rond noir, comme incrusté dans le béton, qui ne part pas, même lorsqu'il pleut.

    Personne ne connaît ce petit rond noir, sauf moi. Personne ne fait attention à ce petit rond, sauf moi. Je peux rester à le regarder tout le temps que le chat ronronne, et tout le temps que le soleil brûle.

     

    Mon index, parfois, passe et repasse sur ce petit rond noir. Il noircit, à force, mais le rond reste.

    J'adore qu'il reste.

     
     

    Je regarde mon doigt noir, et je pense. Je savais, ce matin, en entrouvrant les yeux et en voyant que j'avais loupé le départ de mon Maître, je savais que je regretterais de ne pas travailler aujourd'hui. Je savais que, si je restais avec le chat, j'allais me mettre à penser.

    Je pense, et je regrette d'avoir à penser.

     

    Je regarde mon doigt noir, et je pense aux similitudes.

     

    Les similitudes... Je pense aux similitudes entre hier et aujourd'hui. Je pense à l'inutilité de fuire.

     

    Je pense à Dieu, ou au destin, et je me dis que c'est soit Dieu, soit le destin, qui a créé les similitudes, pour me montrer l'inutilité de fuire. Pour me faire regretter ma lâcheté de fuire.

     

    Les similitudes... entre hier et aujourd'hui...

     

    Sous forme de liste, je pense. Dans ma tête, il y a des "petit un", "petit deux", des petits tirets, des petits interlignes, et des "à la ligne", entre toutes les similitudes.

     

    Petit un : Le manque de présence, la solitude... Hier, papa était sur la route, il était sur la route pour aujourd'hui, depuis hier, et jusqu'à demain. Hier, je pleurais de seule. Aujourd'hui, je noircis mon doigt de seule. Je me dis que si mon Maître bouge beaucoup, c'est pour son travail. En tout cas, je me dis ça les jours où je ne pense pas. Mais aujourd'hui, je suis seule avec le chat, et le soleil, et je pense. S'il ne devait pas bouger pour son travail, mon Maître bougerait quand même, car il ne tient jamais bien longtemps auprès de moi, il ne tient jamais bien longtemps ici, il ne tiendra jamais bien longtemps nulle part. Comme mon père. Les arbres sans racines s'envolent au grès du vent. Et je fais partie de l'espèce des oiseaux qui ne survivent que sur les branches des arbres sans racine.

     

    Petit deux : ce ventre vide, ce ventre inutile. Similitude. On n'a pas d'enfant si l'on doit rester avec son père. On n'a pas d'enfant. Et je n'aurai pas d'enfant, avec mon Maître. Déjà eu... Déjà fait... et plus envie.

    C'est impossible.

    Ce ventre vide. Ce ventre inutile. Pour toujours. Merci similitude.

     

    Petit tiret: L'autorité. Cette relation d'autorité indiscutable. Que je n'ai pas choisie hier. Que j'ai choisie aujourd'hui. Parce que c'était mon père. Parce que c'est mon Maître.

    Dieu qu'elle me fait taire, cette autorité. Dieu qu'elle clôt mes lèvres.

     

    Interligne : "Dis-moi que tu m'aimes. "  Des mots qui ne traverseront pas mes lèvres, eux non plus. Parce que ça ne se dit pas.

    Et pourtant, "je t'aime.", ça ne se dit pas ? ça ne se dit pas ?

    Parlez-moi, arbres sans racine. Extériorisez. Communiquez. Pour l'amour de moi. Pour l'amour de vous-même. Parlez-moi.

    Le silence.

    Toujours ce silence.

    Similitude.

    Merci Destin.

    Je n'oublierai pas que j'ai été lâche.

     

    Petit tiret : L'âge.

    Ces cheveux gris, ces petites rides, au coin de tes yeux, mon Maître, Dieu sait comme je les aime. Comme je les aime.

    Et pourtant, et malgré l'amour : Similitude.

     

    L'amour... Oui... l'amour. Parlons-en, de l'amour... Là encore : Similitude. Cet amour fou. Quel que soit le mal que les arbres sans racine me fassent, je les aime. Si fort. Si fort. Il n'est rien de plus similaire à l'amour que l'amour.

    Si fort, j'ai aimé l'homme d'hier. Si fort, je t'aime, mon Maître, aujourd'hui. Si fort. 

    Similitude.

     

    A la ligne : rien ne change. La peau matte remplace la peau matte, tes yeux sombres remplacent ses yeux sombres, mon Dieu, aide-moi, aide-moi, car tes similitudes me tuent.

    Tes similitudes me tuent.

     
     

    Je suis si calme, si calme. Comment est-il possible de penser de telles choses, en restant si calme ?

    Sous le soleil, les similitudes que j'ai si longtemps niées éclatent au grand jour, dans mon esprit. Comment ai-je pu ne pas les voir avant? Comment?

     

    La perte... il a perdu ma mère, tu as perdu ta femme. Et pourtant, c'est bien le destin qui m'a poussée là-dedans, car moi je ne savais rien. Je ne savais pas que je retrouverai son chagrin dans tes yeux. Le même. Et cette volonté terrible de le gommer, dans mon cœur. Volonté inutile. J'ai été incapable de gommer son chagrin, et aujourd'hui, je suis incapable de gommer le tien.

    Incapable.

     

    Destin, qu'est-ce que tu veux de moi ? Tu veux me punir ? Me punir d'avoir fui sans avoir fini d'essayer que les choses aillent mieux ?

    Tu veux me prouver que je suis capable ? Tu veux quoi ?

    Tu vois bien, que je n'y arrive pas.

     

    Insécurité.

    "Tout ira bien."

    Tous les deux, vous dîtes ça.

    Mais tous les deux, vos mains tremblent, quand vous le dîtes.

    "Tout ira bien."

    Et je vois les billets, et je vois tout.

    Insécurité.

    Et j'ai peur.

    J'ai peur pour vous.

     

    Similitude.

     
     

    Dépendance.

    Liquides ambrés et meubles qui vacillent.

    Fumée du bonheur et mots qui chantent.

    Dépendance.

    Similitude.

    Et j'ai peur.

    J'ai peur pour vous.

     
     

    Dernier alinéa, il est bientôt treize heures.

    Vous êtes mes "rêveurs"... Avec vos idées décalées... décalées par rapport à la société. Avec votre incapacité à vous y intégrer, nous restons "en marge", toi et moi, nous restions "en marge" , lui et moi.

    Similitude.

    Solitude.

     

    Je l'aimais tant. Je t'aime tant.

     
     

    Je suis si calme, si calme.

    Destin, tu veux me punir ?

    Tu y arrives très bien. Tu y arrives très bien.

     

    Car si j'avais fui une première fois, c'était pour fuire, au mépris de lui, tout ce que tu mets aujourd'hui sur mon chemin. Tout ce que j'ai fui, tu me le rends.

     

    "Tiens, prends-toi ça ! Tu te souviens, tu l'avais oublié dans un coin ! Prends-toi ça, et démerde-toi avec, maintenant, ça t'apprendra, lâche ! "

     

    Tu m'as donné les mêmes portes à ouvrir, mais tu as oublié de me donner les clés. D'ailleurs, il n'y a pas de serrures. C'est scellé, de l'intérieur.

     

    La première fois que j'avais fui, j'avais où aller. Je croyais fuire pour du vrai. Mais je suis revenue à la case zéro. Et rien n'a changé.

     

    Je ne fuirai plus.

     

    Je ne fuirai plus, parce que je crois que si je fuis, tu me redéposeras encore sur la case zéro. Tu me redéposeras sur la case zéro à chaque fois. Tu feras que la case zéro me suive.

     

    Zéro, zéro, zéro, zéro.... Similitudes.

     

    Si je fuis aujourd'hui, je n'ai pas où aller.

     

    J'ai peur. Si peur.

     

    J'ai peur de ce que tu me fais, destin, j'ai peur, parce je crois que soit tu veux me tuer, pour me punir, soit tu veux que je fasse des choses que je ne sais pas comment faire.

    Je crois que tu me crois plus forte, ou plus intelligente,  que je ne le suis.

     

    Solitude, ventre vide, autorité, silence, âge, amour, regard sombres, chagrin de la perte, insécurité, dépendance, décalage...

    Similitudes.

     
     

    Sur la case zéro, le soleil chauffe déjà un peu moins fort.

     

    Le chat est tendu comme un sphinx, sur le béton.

    ça veut dire que le claquement de talon de 13 heures au bout de la rue ne va pas tarder à résonner, et que le chat et moi, on va être de trop, et qu'on va devoir dire by  by au soleil.

    Je cajole une dernière fois du regard la petite tâche noire que personne ne voit, et je disparais. Dans la rue, une brune et un chat et un soleil ont disparu en même temps, et, à la place, des talons ont résonné.

     

    La brune a disparu, et ses pensées au même moment qu'elle. Elle se trouve même un peu stupide, à présent, derrière sa fenêtre, avec le chat, d'avoir eu à penser tout ça.

     

    Et pourtant... je crois que c'est bien par terre, entre les deux fissures du trottoir, que les pensées de la brune, sur le destin, les similitudes, et la noirceur de son doigt, étaient les plus évidentes.

    Si évidentes.

     

    Il est des évidences qui restent longtemps enfouies en soi-même, cachées, insortables.

    Mais qui, lorsqu'elles sortent, paraissent si évidentes qu'elles obsèdent, et ne veulent plus retourner se cacher.

     

    La brune a remballé ses évidences, ses ressemblances, et ses similitudes.

    Elle les a tout au plus murmurées au chat, mais il a dit qu'il ne comprenait pas.

    Elle les a chuchotées au soleil, mais il ne lui a rien répondu.

     

    A présent, il n'est plus l'heure ni de penser, ni de murmurer.

     

    Et derrière la fenêtre, le filet d'eau tiède éclaircit l'extrémité du doigt noir, effaçant la noirceur, mais pas les similitudes.

     

    Et la brune soupire.

    Calme, si calme.

     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     

  • Commentaires

    1
    amel
    Mercredi 28 Mars 2012 à 12:33
    mes pied
    :(
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